{"id":173,"date":"2021-06-02T21:11:00","date_gmt":"2021-06-02T19:11:00","guid":{"rendered":"https:\/\/cogitusinterruptus.fr\/?p=173"},"modified":"2021-06-02T21:14:03","modified_gmt":"2021-06-02T19:14:03","slug":"asile","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cogitusinterruptus.fr\/?p=173","title":{"rendered":"Asile"},"content":{"rendered":"\n<p><em><code>\u201cMais alors, dit Alice, si le monde n\u2019a absolument aucun sens, qu\u2019est-ce qui nous emp\u00eache d\u2019en inventer un ?\u201d<\/code><\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right has-small-font-size\"><em>Lewis Carroll<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Les mots sont devenus froids, glac\u00e9s et insipides. On dirait qu\u2019ils sont morts. Les lettres ont arr\u00eat\u00e9 de danser sur les pages, les lumi\u00e8res se sont \u00e9teintes. Tout est devenu gris, aussi gris que le ciel. Le couvercle de nuages \u00e9pais qui \u00e9crase le parc au dehors a d\u00e9vor\u00e9 jusqu\u2019aux ombres. Le monde, plat comme une feuille de papier, ressemble \u00e0 une photo us\u00e9e. La pluie qui tombe sans rel\u00e2che depuis des jours a fait ruisseler les couleurs, et les a emport\u00e9es au loin. Elles se sont effac\u00e9es lentement, avec pudeur, pour laisser place \u00e0 une subtile harmonie de gris. Du gris souris, du gris perle, du gris argent et m\u00eame quelques notes d\u2019anthracite. La grisaille qui s&rsquo;\u00e9tend inexorablement a fini par \u00e9teindre mon c\u0153ur, je n\u2019ai simplement plus envie. A quoi bon soulever ce livre s\u2019il ne me murmure plus ses secrets ? Les r\u00eaves sont faits d\u2019espoir et de libert\u00e9, pas de poussi\u00e8re et de chagrin.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Qu\u2019est-ce que tu lis ?<\/p>\n\n\n\n<p>Une fillette s&rsquo;est approch\u00e9e de moi, et d\u00e9signe de la pointe du menton le volume pos\u00e9 sur mes genoux.Je ne lis rien. Je crois que ce livre n\u2019a plus envie d&rsquo;\u00eatre lu.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; C\u2019est le livre qui d\u00e9cide ?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Pas toujours. Mais celui-l\u00e0 si. Il n\u2019a pas le moral lui non plus.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; C\u2019est pour \u00e7a que tu es ici, parce que tu n\u2019as pas le moral ?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Je ne sais pas&#8230; C\u2019est ce qu\u2019on m\u2019a dit. Moi je crois surtout que j\u2019\u00e9tais fatigu\u00e9e de penser.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; De penser \u00e0 quoi ?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; A tout ! Mais \u00e7a va mieux, maintenant, je ne pense plus \u00e0 rien.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Et rien c\u2019est mieux que tout ?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Pas vraiment. Maintenant je suis triste, parce que le vide ne contient rien du tout, m\u00eame pas de joie.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Alors tu devrais mettre des choses dans ton vide. Comme \u00e7a ce serait plus gai.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Quelles choses ?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Plein de choses ! Tout ce qui est doux, tout ce qui est beau, tout ce qui sent bon\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Et ensuite ?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Ensuite quand le vide sera plein, ce ne sera plus du vide.<\/p>\n\n\n\n<p>Une infirmi\u00e8re est arriv\u00e9e pour ramener la petite Rosalie dans sa chambre. Elle n\u2019avait pas le droit de descendre seule dans la salle commune. Cette enfant n\u2019a que la peau sur les os, son vide \u00e0 elle saute aux yeux.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis rest\u00e9e un long moment \u00e0 repenser \u00e0 notre conversation. Tout semblait si simple dans sa bouche. Sa voix douce et fluette, ses nattes blondes termin\u00e9es par un \u00e9lastique rose. Je vais d\u00e9poser un son et une couleur dans mon vide. Je r\u00e9fl\u00e9chi. Elle a raison, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 moins triste avec un peu de vie. Brusquement le livre glisse de ma main. Il tombe sur le sol et s&rsquo;ouvre \u00e0 la premi\u00e8re page du premier chapitre.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Tu as envie d&rsquo;\u00eatre lu, toi, maintenant ?<\/p>\n\n\n\n<p>Le chuchotement du papier sous mes doigts a repris. Le livre se r\u00e9veille. Les mots s\u2019agitent, impatients. Ils se bousculent un peu, se chamaillant pour \u00eatre les premiers. Je me plonge avec curiosit\u00e9 dans le r\u00e9cit. Rapidement, des couleurs s&rsquo;en \u00e9chappent et tachent mes doigts. Il y en a partout&#8230; Plus je lis et plus elles sont nombreuses, et vives aussi. Une ribambelle de notes de musique, d\u2019odeurs et de sensations se faufilent \u00e0 leur suite. Le monde n\u2019est plus aussi gris. Et je ne suis plus aussi vide.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u201cMais alors, dit Alice, si le monde n\u2019a absolument aucun sens, qu\u2019est-ce qui nous emp\u00eache d\u2019en inventer un ?\u201d Lewis Carroll Les mots sont devenus froids, glac\u00e9s et insipides. On dirait qu\u2019ils sont morts. Les lettres ont arr\u00eat\u00e9 de danser sur les pages, les lumi\u00e8res se sont \u00e9teintes. Tout est devenu gris, aussi gris que le ciel. Le couvercle de nuages \u00e9pais qui \u00e9crase le parc au dehors a d\u00e9vor\u00e9 jusqu\u2019aux ombres. Le monde, plat comme une feuille de papier, ressemble \u00e0 une photo us\u00e9e. La pluie qui tombe sans rel\u00e2che depuis des jours a fait ruisseler les couleurs, et les a emport\u00e9es au loin. Elles se sont effac\u00e9es lentement, avec pudeur, pour laisser place \u00e0 une subtile harmonie de gris. Du gris souris, du gris perle, du gris argent et m\u00eame quelques notes d\u2019anthracite. La grisaille qui s&rsquo;\u00e9tend inexorablement a fini par \u00e9teindre mon c\u0153ur, je n\u2019ai simplement plus envie. A quoi bon soulever ce livre s\u2019il ne me murmure plus ses secrets ? Les r\u00eaves sont faits d\u2019espoir et de libert\u00e9, pas de poussi\u00e8re et de chagrin. &#8211; Qu\u2019est-ce que tu lis ? Une fillette s&rsquo;est approch\u00e9e de moi, et d\u00e9signe de la pointe du menton le volume pos\u00e9 sur mes genoux.Je ne lis rien. Je crois que ce livre n\u2019a plus envie d&rsquo;\u00eatre lu. &#8211; C\u2019est le livre qui d\u00e9cide ? &#8211; Pas toujours. Mais celui-l\u00e0 si. Il n\u2019a pas le moral lui non plus. &#8211; C\u2019est pour \u00e7a que tu es ici, parce que tu n\u2019as pas le moral ? &#8211; Je ne sais pas&#8230; C\u2019est ce qu\u2019on m\u2019a dit. Moi je crois surtout que j\u2019\u00e9tais fatigu\u00e9e de penser. &#8211; De penser \u00e0 quoi ? &#8211; A tout ! Mais \u00e7a va mieux, maintenant, je ne pense plus \u00e0 rien. &#8211; Et rien c\u2019est mieux que tout ? &#8211; Pas vraiment. Maintenant je suis triste, parce que le vide ne contient rien du tout, m\u00eame pas de joie. &#8211; Alors tu devrais mettre des choses dans ton vide. Comme \u00e7a ce serait plus gai. &#8211; Quelles choses ? &#8211; Plein de choses ! Tout ce qui est doux, tout ce qui est beau, tout ce qui sent bon\u2026 &#8211; Et ensuite ? &#8211; Ensuite quand le vide sera plein, ce ne sera plus du vide. Une infirmi\u00e8re est arriv\u00e9e pour ramener la petite Rosalie dans sa chambre. Elle n\u2019avait pas le droit de descendre seule dans la salle commune. Cette enfant n\u2019a que la peau sur les os, son vide \u00e0 elle saute aux yeux. Je suis rest\u00e9e un long moment \u00e0 repenser \u00e0 notre conversation. Tout semblait si simple dans sa bouche. Sa voix douce et fluette, ses nattes blondes termin\u00e9es par un \u00e9lastique rose. Je vais d\u00e9poser un son et une couleur dans mon vide. Je r\u00e9fl\u00e9chi. Elle a raison, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 moins triste avec un peu de vie. Brusquement le livre glisse de ma main. Il tombe sur le sol et s&rsquo;ouvre \u00e0 la premi\u00e8re page du premier chapitre. &#8211; Tu as envie d&rsquo;\u00eatre lu, toi, maintenant ? Le chuchotement du papier sous mes doigts a repris. Le livre se r\u00e9veille. Les mots s\u2019agitent, impatients. Ils se bousculent un peu, se chamaillant pour \u00eatre les premiers. Je me plonge avec curiosit\u00e9 dans le r\u00e9cit. Rapidement, des couleurs s&rsquo;en \u00e9chappent et tachent mes doigts. Il y en a partout&#8230; Plus je lis et plus elles sont nombreuses, et vives aussi. Une ribambelle de notes de musique, d\u2019odeurs et de sensations se faufilent \u00e0 leur suite. Le monde n\u2019est plus aussi gris. 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