{"id":171,"date":"2021-05-30T00:29:53","date_gmt":"2021-05-29T22:29:53","guid":{"rendered":"https:\/\/cogitusinterruptus.fr\/?p=171"},"modified":"2021-05-30T00:29:53","modified_gmt":"2021-05-29T22:29:53","slug":"cracked-open","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cogitusinterruptus.fr\/?p=171","title":{"rendered":"Cracked open"},"content":{"rendered":"\n<p>Le corps humain a cette incroyable facult\u00e9 \u00e0 oublier la douleur. Les sensations se sont dissip\u00e9es, enrubann\u00e9es par le voile du temps qui passe. Le seul souvenir qui subsiste, aussi vif qu\u2019au premier jour, est celui du bruit de l\u2019os qui craque. Longtemps apr\u00e8s, il r\u00e9sonne encore. Puissant, mat et l\u00e9g\u00e8rement humide. J\u2019ai pris l\u2019habitude de briser les petits os du poulet au repas. L\u2019os commence par plier, se tordre, lutter avec indolence. Il se d\u00e9forment lentement jusqu\u2019\u00e0 cet instant fascinant, ce bruit de succion presque imperceptible qui annonce le point de rupture.<\/p>\n\n\n\n<p>La pulpe de mes doigts court le long de la cicatrice. La peau a absorb\u00e9 les points, c\u2019est \u00e0 peine si je devine le m\u00e9tal sous la chair. Quelques centim\u00e8tres plus haut et la balle p\u00e9n\u00e9trait l\u2019orbite. Elle aurait travers\u00e9 le lobe temporal, arrach\u00e9 la derni\u00e8re \u00e9tincelle de vie avant de ressortir dans une implacable explosion de l\u2019occiput. Les autres n\u2019ont pas toutes eu cette chance. Cette seule pens\u00e9e fait ressurgir du n\u00e9ant l\u2019odeur omnipr\u00e9sente du sang. J\u2019ai recommenc\u00e9 \u00e0 frotter nerveusement les manches de mon chemisier. Je n\u2019arriverai jamais \u00e0 me laver de ces souvenirs.<\/p>\n\n\n\n<p>Le tintement soudain de la clef dans la serrure me fait bondir. Le cliquetis m\u00e9tallique ressemble \u00e0 s\u2019y m\u00e9prendre au murmure qui pr\u00e9c\u00e8de la mort, lorsque le chien enclenche la d\u00e9tente. Rachel est rentr\u00e9e. Elle pose sur moi ce regard si doux qu\u2019il ressemble \u00e0 une caresse. Elle s&rsquo;appr\u00eate \u00e0 parler mais se ravise. Sa bouche charnue, par\u00e9e de rouge, illumine son visage. Ses l\u00e8vres se serrent dans un d\u00e9licat sourire. J\u2019aime la fa\u00e7on dont sa petite m\u00e2choire les force \u00e0 s\u2019entrouvrir si elle n\u2019applique pas une l\u00e9g\u00e8re pression. Elle tient dans ses mains un paquet plat, entour\u00e9 de papier kraft. Elle s\u2019agenouille \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du fauteuil pour le d\u00e9poser sur mes genoux. Des pans \u00e9cart\u00e9s de son manteau, s\u2019\u00e9chappe un morceau de toile bleue. Ce bleu tendre devenu douloureux, de la blouse d\u2019infirmi\u00e8re que jadis, moi aussi je portais. Ses sourcils s\u2019inclinent l\u00e9g\u00e8rement, comme \u00e0 chaque fois qu\u2019elle s&rsquo;appr\u00eate \u00e0 me demander quelque chose. Je pense qu\u2019elle en joue sciemment, elle a parfaitement conscience que pour ce grand regard innocent, je vendrais mon \u00e2me. Ses mains guident les miennes sur l\u2019ouverture du papier. Le contact de sa peau est ti\u00e8de et doux. Les notes d\u00e9licates du parfum qu\u2019elle porte au creux de son cou se m\u00ealent \u00e0 l\u2019odeur des gouttes de pluie sur le papier. A cet instant plus rien ne compte, le monde peut s\u2019arr\u00eater de tourner.<\/p>\n\n\n\n<p>Le papier se d\u00e9chire dans un long soupir. La lumi\u00e8re qui accroche la surface lisse projette sur mon visage de petits \u00e9clairs. Je rabats le papier, je d\u00e9tourne la t\u00eate. Je ne veux pas, je ne peux pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Rachel a pos\u00e9 sa main sur ma joue. Son visage est si proche que je sens son souffle se m\u00ealer au mien.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; C\u2019est fini. Tout est fini. Plus de gueule cass\u00e9e, plus de bandages, tu es magnifique.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; C\u2019est faux !<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Si tu pouvais te voir avec mes yeux&#8230; Si tu le pouvais, ne serait-ce qu\u2019un seul instant, alors que tu saurais.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle se glisse derri\u00e8re moi. Ses bras m\u2019entourent pour saisir le miroir. Pendant un bref instant, c\u2019est elle qui appara\u00eet. Elle est si calme, si belle. Puis doucement, mon reflet se faufile dans le cadre. Un visage que je ne reconnais plus\u2026 j\u2019ai fui les miroirs si longtemps. Je le red\u00e9couvre avec appr\u00e9hension, puis curiosit\u00e9. La cicatrice qui descend le long de ma m\u00e2choire est fine et r\u00e9guli\u00e8re, \u00e0 peine plus claire que la peau. Un bien mince tribut pour avoir surv\u00e9cu \u00e0 la troisi\u00e8me guerre mondiale.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le corps humain a cette incroyable facult\u00e9 \u00e0 oublier la douleur. Les sensations se sont dissip\u00e9es, enrubann\u00e9es par le voile du temps qui passe. Le seul souvenir qui subsiste, aussi vif qu\u2019au premier jour, est celui du bruit de l\u2019os qui craque. Longtemps apr\u00e8s, il r\u00e9sonne encore. Puissant, mat et l\u00e9g\u00e8rement humide. J\u2019ai pris l\u2019habitude de briser les petits os du poulet au repas. L\u2019os commence par plier, se tordre, lutter avec indolence. Il se d\u00e9forment lentement jusqu\u2019\u00e0 cet instant fascinant, ce bruit de succion presque imperceptible qui annonce le point de rupture. La pulpe de mes doigts court le long de la cicatrice. La peau a absorb\u00e9 les points, c\u2019est \u00e0 peine si je devine le m\u00e9tal sous la chair. Quelques centim\u00e8tres plus haut et la balle p\u00e9n\u00e9trait l\u2019orbite. Elle aurait travers\u00e9 le lobe temporal, arrach\u00e9 la derni\u00e8re \u00e9tincelle de vie avant de ressortir dans une implacable explosion de l\u2019occiput. Les autres n\u2019ont pas toutes eu cette chance. Cette seule pens\u00e9e fait ressurgir du n\u00e9ant l\u2019odeur omnipr\u00e9sente du sang. J\u2019ai recommenc\u00e9 \u00e0 frotter nerveusement les manches de mon chemisier. Je n\u2019arriverai jamais \u00e0 me laver de ces souvenirs. Le tintement soudain de la clef dans la serrure me fait bondir. Le cliquetis m\u00e9tallique ressemble \u00e0 s\u2019y m\u00e9prendre au murmure qui pr\u00e9c\u00e8de la mort, lorsque le chien enclenche la d\u00e9tente. Rachel est rentr\u00e9e. Elle pose sur moi ce regard si doux qu\u2019il ressemble \u00e0 une caresse. Elle s&rsquo;appr\u00eate \u00e0 parler mais se ravise. Sa bouche charnue, par\u00e9e de rouge, illumine son visage. Ses l\u00e8vres se serrent dans un d\u00e9licat sourire. J\u2019aime la fa\u00e7on dont sa petite m\u00e2choire les force \u00e0 s\u2019entrouvrir si elle n\u2019applique pas une l\u00e9g\u00e8re pression. Elle tient dans ses mains un paquet plat, entour\u00e9 de papier kraft. Elle s\u2019agenouille \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du fauteuil pour le d\u00e9poser sur mes genoux. Des pans \u00e9cart\u00e9s de son manteau, s\u2019\u00e9chappe un morceau de toile bleue. Ce bleu tendre devenu douloureux, de la blouse d\u2019infirmi\u00e8re que jadis, moi aussi je portais. Ses sourcils s\u2019inclinent l\u00e9g\u00e8rement, comme \u00e0 chaque fois qu\u2019elle s&rsquo;appr\u00eate \u00e0 me demander quelque chose. Je pense qu\u2019elle en joue sciemment, elle a parfaitement conscience que pour ce grand regard innocent, je vendrais mon \u00e2me. Ses mains guident les miennes sur l\u2019ouverture du papier. Le contact de sa peau est ti\u00e8de et doux. Les notes d\u00e9licates du parfum qu\u2019elle porte au creux de son cou se m\u00ealent \u00e0 l\u2019odeur des gouttes de pluie sur le papier. A cet instant plus rien ne compte, le monde peut s\u2019arr\u00eater de tourner. Le papier se d\u00e9chire dans un long soupir. La lumi\u00e8re qui accroche la surface lisse projette sur mon visage de petits \u00e9clairs. Je rabats le papier, je d\u00e9tourne la t\u00eate. Je ne veux pas, je ne peux pas. Rachel a pos\u00e9 sa main sur ma joue. Son visage est si proche que je sens son souffle se m\u00ealer au mien. &#8211; C\u2019est fini. Tout est fini. Plus de gueule cass\u00e9e, plus de bandages, tu es magnifique. &#8211; C\u2019est faux ! &#8211; Si tu pouvais te voir avec mes yeux&#8230; Si tu le pouvais, ne serait-ce qu\u2019un seul instant, alors que tu saurais. Elle se glisse derri\u00e8re moi. Ses bras m\u2019entourent pour saisir le miroir. Pendant un bref instant, c\u2019est elle qui appara\u00eet. Elle est si calme, si belle. 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