{"id":163,"date":"2021-03-10T21:58:25","date_gmt":"2021-03-10T20:58:25","guid":{"rendered":"https:\/\/cogitusinterruptus.fr\/?p=163"},"modified":"2021-03-10T21:58:25","modified_gmt":"2021-03-10T20:58:25","slug":"tanuki","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cogitusinterruptus.fr\/?p=163","title":{"rendered":"Tanuki"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-drop-cap\">Kenji \u00e9tait parti \u00e0 l\u2019aube. Il avait pris deux trains et un bus pour arriver au pied de la montagne. Il s\u2019\u00e9tait \u00e9lanc\u00e9 courageusement sur les pentes bois\u00e9es, courb\u00e9 par le poids d\u2019un sac \u00e0 dos trop lourd. C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois qu\u2019il partait en randonn\u00e9e seul et c\u2019\u00e9tait aussi la premi\u00e8re fois qu\u2019il s\u2019aventurait si loin hors de Tokyo sans ses parents. Kenji venait de f\u00eater son dix-septi\u00e8me anniversaire. La perspective de passer sa derni\u00e8re ann\u00e9e de lyc\u00e9e comme toutes les autres, studieux et anonyme, lui laissait un go\u00fbt amer dans la gorge. Ni particuli\u00e8rement brillant, ni particuli\u00e8rement sportif, Kenji r\u00eavait pourtant de c\u00e9l\u00e9brit\u00e9. Le jeune homme passait le plus clair de son temps libre \u00e0 se balader dans Tokyo, son appareil photo en bandouli\u00e8re, \u00e0 la recherche d\u2019une image exceptionnelle \u00e0 saisir. Pour ce dernier jour de vacances, il avait d\u00e9cid\u00e9 de chercher l\u2019inspiration dans les brumes du Mont Mitake.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s quatre longues heures d&rsquo;ascension, il aurait d\u00fb se trouver proche du sommet. Mais plus il avan\u00e7ait, et plus la v\u00e9g\u00e9tation se faisait \u00e9paisse. Le sentier s\u2019enfon\u00e7ait inexorablement dans les profondeurs des bois, l&rsquo;\u00e9loignant \u00e0 chaque pas de ses pr\u00e9cieux paysages. Kenji s\u2019assit sur un rocher pour reprendre des forces. Il sortit sa gourde et avala quelques gorg\u00e9es. L\u2019eau \u00e9tait rest\u00e9e fra\u00eeche malgr\u00e9 la chaleur. Un bruissement dans les buissons semblait se rapprocher. P\u00e9trifi\u00e9 \u00e0 l\u2019id\u00e9e de se retrouver nez \u00e0 nez avec un animal sauvage, le jeune gar\u00e7on fixait les feuillages d\u2019un oeil inquiet. Un dr\u00f4le de petit animal fit irruption. Mi-renard, mi-raton laveur, il se d\u00e9pla\u00e7ait sur ses pattes arri\u00e8res, tenant dans ses mains un petit paquet enrob\u00e9 d\u2019une feuille autour duquel \u00e9tait nou\u00e9 une ficelle. Le petit \u00eatre s\u2019inclina et demanda :<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Auriez-vous l&rsquo;obligeance de me donner un peu de votre eau pour me d\u00e9salt\u00e9rer ?<\/p>\n\n\n\n<p>M\u00e9dus\u00e9, Kenji ouvrit la bouche pour parler mais aucun son n\u2019en sortit. D\u2019un geste brusque, un peu gauche, il tendit la gourde aussi loin que possible. Pendant que la cr\u00e9ature se d\u00e9salt\u00e9rait, il parvint \u00e0 bredouiller une question.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Qu\u2019 qu\u2019 qu\u2019\u00eates-vous au juste ? S\u2019il vous pla\u00eet. Monsieur. Si vous \u00eates un monsieur\u2026 sinon je vous pris de bien vouloir accepter mes excuses.Un Tanuki voyons. N&rsquo;apprenez-vous donc rien \u00e0 Tokyo ?- Si, je\u2026 mais comment savez-vous que je viens de Tokyo ?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Je sais d&rsquo;autres choses. Je sais par exemple que tu es perdu, \u00e0 presque un kilom\u00e8tre du sentier touristique.<\/p>\n\n\n\n<p>Kenji d\u00e9glutit avec difficult\u00e9. Un kilom\u00e8tre ? Comment allait-il retrouver son chemin ? Il ne serait jamais redescendu avant la nuit\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Tu m\u2019as donn\u00e9 de l\u2019eau fra\u00eeche. Tu as un bon fond. Je vais te conduire au camphrier, il guide les \u00e9gar\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Le jeune homme chemina en silence derri\u00e8re le Tanuki qui trottinait en esquivant les branches avec une vivacit\u00e9 que Kenji n\u2019avait pas. C\u2019est compl\u00e8tement essouffl\u00e9 qu\u2019il arriva au pied d\u2019un arbre majestueux, par\u00e9 d\u2019une guirlande de shide, ces petites bandelettes de papier pli\u00e9. Le Tanuki s\u2019inclina respectueusement devant l\u2019immense camphrier et d\u00e9posa \u00e0 son pied le petit paquet. Kenji fut surpris de la fra\u00eecheur qui r\u00e9gnait dans le sous bois. Un brise l\u00e9g\u00e8re caressait sa peau et faisait osciller une m\u00e8che devant ses yeux. Les ombres dansantes du feuillage dessinait sur ses v\u00eatements de petites taches de couleur. L\u2019air \u00e9tait charg\u00e9 des senteurs d\u00e9licates du camphrier. Il respirait \u00e0 plein poumon, comme s\u2019il n\u2019avait rien senti auparavant. Il regardait autour de lui, comme s\u2019il n\u2019avait jamais ouvert les yeux. Il d\u00e9noua son sac pour en sortir son appareil photo, mais se ravisa. Il r\u00e9gnait en ce lieux quelquechose d\u2019ind\u00e9niablement sacr\u00e9, qu\u2019il ne pouvait se r\u00e9soudre \u00e0 profaner pour quelque chose d\u2019aussi stupide qu\u2019une fanfaronnade au club de photo du lyc\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Le Tanuki sourit et les yeux clos, murmura :<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Parfois, le chemin est plus important que la destination.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Kenji \u00e9tait parti \u00e0 l\u2019aube. Il avait pris deux trains et un bus pour arriver au pied de la montagne. Il s\u2019\u00e9tait \u00e9lanc\u00e9 courageusement sur les pentes bois\u00e9es, courb\u00e9 par le poids d\u2019un sac \u00e0 dos trop lourd. C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois qu\u2019il partait en randonn\u00e9e seul et c\u2019\u00e9tait aussi la premi\u00e8re fois qu\u2019il s\u2019aventurait si loin hors de Tokyo sans ses parents. Kenji venait de f\u00eater son dix-septi\u00e8me anniversaire. La perspective de passer sa derni\u00e8re ann\u00e9e de lyc\u00e9e comme toutes les autres, studieux et anonyme, lui laissait un go\u00fbt amer dans la gorge. Ni particuli\u00e8rement brillant, ni particuli\u00e8rement sportif, Kenji r\u00eavait pourtant de c\u00e9l\u00e9brit\u00e9. Le jeune homme passait le plus clair de son temps libre \u00e0 se balader dans Tokyo, son appareil photo en bandouli\u00e8re, \u00e0 la recherche d\u2019une image exceptionnelle \u00e0 saisir. Pour ce dernier jour de vacances, il avait d\u00e9cid\u00e9 de chercher l\u2019inspiration dans les brumes du Mont Mitake. Apr\u00e8s quatre longues heures d&rsquo;ascension, il aurait d\u00fb se trouver proche du sommet. Mais plus il avan\u00e7ait, et plus la v\u00e9g\u00e9tation se faisait \u00e9paisse. Le sentier s\u2019enfon\u00e7ait inexorablement dans les profondeurs des bois, l&rsquo;\u00e9loignant \u00e0 chaque pas de ses pr\u00e9cieux paysages. Kenji s\u2019assit sur un rocher pour reprendre des forces. Il sortit sa gourde et avala quelques gorg\u00e9es. L\u2019eau \u00e9tait rest\u00e9e fra\u00eeche malgr\u00e9 la chaleur. Un bruissement dans les buissons semblait se rapprocher. P\u00e9trifi\u00e9 \u00e0 l\u2019id\u00e9e de se retrouver nez \u00e0 nez avec un animal sauvage, le jeune gar\u00e7on fixait les feuillages d\u2019un oeil inquiet. Un dr\u00f4le de petit animal fit irruption. Mi-renard, mi-raton laveur, il se d\u00e9pla\u00e7ait sur ses pattes arri\u00e8res, tenant dans ses mains un petit paquet enrob\u00e9 d\u2019une feuille autour duquel \u00e9tait nou\u00e9 une ficelle. Le petit \u00eatre s\u2019inclina et demanda : &#8211; Auriez-vous l&rsquo;obligeance de me donner un peu de votre eau pour me d\u00e9salt\u00e9rer ? M\u00e9dus\u00e9, Kenji ouvrit la bouche pour parler mais aucun son n\u2019en sortit. D\u2019un geste brusque, un peu gauche, il tendit la gourde aussi loin que possible. Pendant que la cr\u00e9ature se d\u00e9salt\u00e9rait, il parvint \u00e0 bredouiller une question. &#8211; Qu\u2019 qu\u2019 qu\u2019\u00eates-vous au juste ? S\u2019il vous pla\u00eet. Monsieur. Si vous \u00eates un monsieur\u2026 sinon je vous pris de bien vouloir accepter mes excuses.Un Tanuki voyons. N&rsquo;apprenez-vous donc rien \u00e0 Tokyo ?- Si, je\u2026 mais comment savez-vous que je viens de Tokyo ? &#8211; Je sais d&rsquo;autres choses. Je sais par exemple que tu es perdu, \u00e0 presque un kilom\u00e8tre du sentier touristique. Kenji d\u00e9glutit avec difficult\u00e9. Un kilom\u00e8tre ? Comment allait-il retrouver son chemin ? Il ne serait jamais redescendu avant la nuit\u2026 &#8211; Tu m\u2019as donn\u00e9 de l\u2019eau fra\u00eeche. Tu as un bon fond. Je vais te conduire au camphrier, il guide les \u00e9gar\u00e9s. Le jeune homme chemina en silence derri\u00e8re le Tanuki qui trottinait en esquivant les branches avec une vivacit\u00e9 que Kenji n\u2019avait pas. C\u2019est compl\u00e8tement essouffl\u00e9 qu\u2019il arriva au pied d\u2019un arbre majestueux, par\u00e9 d\u2019une guirlande de shide, ces petites bandelettes de papier pli\u00e9. Le Tanuki s\u2019inclina respectueusement devant l\u2019immense camphrier et d\u00e9posa \u00e0 son pied le petit paquet. Kenji fut surpris de la fra\u00eecheur qui r\u00e9gnait dans le sous bois. Un brise l\u00e9g\u00e8re caressait sa peau et faisait osciller une m\u00e8che devant ses yeux. Les ombres dansantes du feuillage dessinait sur ses v\u00eatements de petites taches de couleur. L\u2019air \u00e9tait charg\u00e9 des senteurs d\u00e9licates du camphrier. Il respirait \u00e0 plein poumon, comme s\u2019il n\u2019avait rien senti auparavant. Il regardait autour de lui, comme s\u2019il n\u2019avait jamais ouvert les yeux. Il d\u00e9noua son sac pour en sortir son appareil photo, mais se ravisa. Il r\u00e9gnait en ce lieux quelquechose d\u2019ind\u00e9niablement sacr\u00e9, qu\u2019il ne pouvait se r\u00e9soudre \u00e0 profaner pour quelque chose d\u2019aussi stupide qu\u2019une fanfaronnade au club de photo du lyc\u00e9e. 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