{"id":140,"date":"2021-01-13T23:54:00","date_gmt":"2021-01-13T22:54:00","guid":{"rendered":"http:\/\/cogitusinterruptus.fr\/?p=140"},"modified":"2021-02-25T11:55:52","modified_gmt":"2021-02-25T10:55:52","slug":"yasai","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cogitusinterruptus.fr\/?p=140","title":{"rendered":"Yasai"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-drop-cap\">Haru regarda le petit \u00e9cran incrust\u00e9 sur le dessus de sa manche. Il \u00e9tait presque 19h, l\u2019heure du dernier Kudari pour quitter Gun-0. La simple id\u00e9e de se retrouver coinc\u00e9e ici, dans le district le plus profond, le plus sombre et le plus mal fam\u00e9 de la ville, lui donnait la chair de poule. Elle r\u00e9sidait et travaillait au niveau Gun-2, le quartier calme et tranquille des classes moyennes. Les habitants des \u00e9tages \u00e9lev\u00e9s s\u2019enfon\u00e7aient rarement jusqu\u2019au sol, mais Haru travaillait au recensement de la flore sauvage qui germait dans les interstices du b\u00e9ton. Elle avait r\u00e9colt\u00e9 \u00e0 Gun-0 des \u00e9chantillons de plantes qui avaient appris \u00e0 survivre dans ces ruelles continuellement plong\u00e9e dans la p\u00e9nombre, \u00e9cras\u00e9es par les immenses gratte-ciels et les routes suspendues. Des mousses \u00e9paisses, des feuilles d\u2019un vert intense et de minuscules fleurs vivaces semblaient \u00e9clore un peu partout. La vie foisonnait dans la surface craquel\u00e9e du sol us\u00e9 et jusque sur les murs, o\u00f9 de fines racines s&rsquo;enfon\u00e7aient dans les fentes, faisant jaillir d&rsquo;improbables plantules \u00e0 hauteur des yeux.<\/p>\n\n\n\n<p>Une odeur de m\u00e9tal et de caoutchouc br\u00fbl\u00e9 la prit \u00e0 la gorge lorsqu\u2019elle s\u2019engouffra dans le hall de l\u2019\u00e9l\u00e9vateur. Les murs carrel\u00e9s \u00e9taient couverts d\u2019autocollants qui dansaient sous la lumi\u00e8re vacillante d\u2019un n\u00e9on froid. Le grondement du m\u00e9canisme qui extirpait les nacelles vitr\u00e9es des bas-fonds vers la lumi\u00e8re faisait trembler les murs. Elle remonta son \u00e9charpe sur son nez et huma la douce odeur de lessive et de parfum. Comme elle avait h\u00e2te de rentrer chez elle&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Un jeune homme avait pass\u00e9 la t\u00eate par l\u2019encadrement de la porte. Il entra d\u2019un pas \u00e9lastique, s\u2019appuya dos contre le panneau d\u2019interdiction et alluma une cigarette. Haru le d\u00e9visageait avec \u00e9tonnement. D\u2019aussi loin qu\u2019elle se souvienne, c&rsquo;\u00e9tait la premi\u00e8re fois qu\u2019elle voyait quelqu\u2019un commettre une infraction en public. Le jeune homme planta son regard dans le sien et sourit, visiblement amus\u00e9 par sa r\u00e9action effarouch\u00e9e. Confuse, elle se retourna vivement et fit mine de lire le panneau situ\u00e9 au-dessus de la borne de paiement. Elle n\u2019avait jamais remarqu\u00e9 que le prix du Kudari augmentait avec la profondeur. Pour passer de Gun-0 \u00e0 Gun-1, il fallait payer presque quatre fois plus cher que pour passer de Gun-1 \u00e0 Gun-2. Les habitants des \u00e9tages inf\u00e9rieurs, aux revenus bien plus modestes, ne pouvaient donc que rarement monter dans les districts plus \u00e9lev\u00e9s\u2026<\/p>\n\n\n\n<p><em>Sinon, ils remonteraient tous\u2026<\/em> pensa-t-elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Maintenant qu\u2019elle \u00e9tait l\u00e0, \u00e0 fouler le sol des laiss\u00e9s pour compte, une compr\u00e9hension nouvelle de son monde \u00e9mergeait. Pour la premi\u00e8re fois sa vie, elle avait commenc\u00e9 \u00e0 envisager les choses non plus de son point de vue, mais de celui de quelqu\u2019un d\u2019en bas.<\/p>\n\n\n\n<p>La porte du Kudari s\u2019ouvrit dans un grincement m\u00e9tallique. Elle avan\u00e7a et se colla au fond pour laisser de la place. Le jeune homme n\u2019avait pas boug\u00e9 et la regardait toujours fixement. Il finit par \u00e9craser sa cigarette, s&rsquo;avan\u00e7a et lui tendit un petit objet noir, fin et rectangulaire.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Vous l\u2019avez fait tomber dans la rue, en cueillant une Yasei.<\/p>\n\n\n\n<p>Il bondit en arri\u00e8re et la porte se referma avant qu&rsquo;Haru ait eu le temps de le remercier. Elle appuya l\u2019\u00e9cran de sa manche contre le valideur et la nacelle se mit en branle. Dans un morceau de papier coinc\u00e9 entre la tablette qui lui servait \u00e0 prendre ses notes et l\u2019\u00e9tui de protection, elle d\u00e9couvrit trois petites fleurs sauvages aplaties.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle regardait par la vitre les \u00e9tages d\u00e9filer, la ville changer, devenir claire et lumineuse. Lorsqu\u2019elle franchit enfin le seuil de Gun-2, son district familier avait pris une autre dimension. Dans les rues propres et aseptis\u00e9es, aucune fleur sauvage ne poussait. La nature \u00e9tait parfaitement ordonn\u00e9e, rang\u00e9e dans de longs bacs en pierre le long des murs, aussi froide et rigide que la ville tentaculaire qui s\u2019\u00e9tendait \u00e0 perte de vue. Elle ouvrit l\u2019\u00e9tui et contempla \u00e0 nouveau les trois petites Yasei blanches. Sauvages.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Haru regarda le petit \u00e9cran incrust\u00e9 sur le dessus de sa manche. Il \u00e9tait presque 19h, l\u2019heure du dernier Kudari pour quitter Gun-0. La simple id\u00e9e de se retrouver coinc\u00e9e ici, dans le district le plus profond, le plus sombre et le plus mal fam\u00e9 de la ville, lui donnait la chair de poule. Elle r\u00e9sidait et travaillait au niveau Gun-2, le quartier calme et tranquille des classes moyennes. Les habitants des \u00e9tages \u00e9lev\u00e9s s\u2019enfon\u00e7aient rarement jusqu\u2019au sol, mais Haru travaillait au recensement de la flore sauvage qui germait dans les interstices du b\u00e9ton. Elle avait r\u00e9colt\u00e9 \u00e0 Gun-0 des \u00e9chantillons de plantes qui avaient appris \u00e0 survivre dans ces ruelles continuellement plong\u00e9e dans la p\u00e9nombre, \u00e9cras\u00e9es par les immenses gratte-ciels et les routes suspendues. Des mousses \u00e9paisses, des feuilles d\u2019un vert intense et de minuscules fleurs vivaces semblaient \u00e9clore un peu partout. La vie foisonnait dans la surface craquel\u00e9e du sol us\u00e9 et jusque sur les murs, o\u00f9 de fines racines s&rsquo;enfon\u00e7aient dans les fentes, faisant jaillir d&rsquo;improbables plantules \u00e0 hauteur des yeux. Une odeur de m\u00e9tal et de caoutchouc br\u00fbl\u00e9 la prit \u00e0 la gorge lorsqu\u2019elle s\u2019engouffra dans le hall de l\u2019\u00e9l\u00e9vateur. Les murs carrel\u00e9s \u00e9taient couverts d\u2019autocollants qui dansaient sous la lumi\u00e8re vacillante d\u2019un n\u00e9on froid. Le grondement du m\u00e9canisme qui extirpait les nacelles vitr\u00e9es des bas-fonds vers la lumi\u00e8re faisait trembler les murs. Elle remonta son \u00e9charpe sur son nez et huma la douce odeur de lessive et de parfum. Comme elle avait h\u00e2te de rentrer chez elle&#8230; Un jeune homme avait pass\u00e9 la t\u00eate par l\u2019encadrement de la porte. Il entra d\u2019un pas \u00e9lastique, s\u2019appuya dos contre le panneau d\u2019interdiction et alluma une cigarette. Haru le d\u00e9visageait avec \u00e9tonnement. D\u2019aussi loin qu\u2019elle se souvienne, c&rsquo;\u00e9tait la premi\u00e8re fois qu\u2019elle voyait quelqu\u2019un commettre une infraction en public. Le jeune homme planta son regard dans le sien et sourit, visiblement amus\u00e9 par sa r\u00e9action effarouch\u00e9e. Confuse, elle se retourna vivement et fit mine de lire le panneau situ\u00e9 au-dessus de la borne de paiement. Elle n\u2019avait jamais remarqu\u00e9 que le prix du Kudari augmentait avec la profondeur. Pour passer de Gun-0 \u00e0 Gun-1, il fallait payer presque quatre fois plus cher que pour passer de Gun-1 \u00e0 Gun-2. Les habitants des \u00e9tages inf\u00e9rieurs, aux revenus bien plus modestes, ne pouvaient donc que rarement monter dans les districts plus \u00e9lev\u00e9s\u2026 Sinon, ils remonteraient tous\u2026 pensa-t-elle. Maintenant qu\u2019elle \u00e9tait l\u00e0, \u00e0 fouler le sol des laiss\u00e9s pour compte, une compr\u00e9hension nouvelle de son monde \u00e9mergeait. Pour la premi\u00e8re fois sa vie, elle avait commenc\u00e9 \u00e0 envisager les choses non plus de son point de vue, mais de celui de quelqu\u2019un d\u2019en bas. La porte du Kudari s\u2019ouvrit dans un grincement m\u00e9tallique. Elle avan\u00e7a et se colla au fond pour laisser de la place. Le jeune homme n\u2019avait pas boug\u00e9 et la regardait toujours fixement. Il finit par \u00e9craser sa cigarette, s&rsquo;avan\u00e7a et lui tendit un petit objet noir, fin et rectangulaire. &#8211; Vous l\u2019avez fait tomber dans la rue, en cueillant une Yasei. Il bondit en arri\u00e8re et la porte se referma avant qu&rsquo;Haru ait eu le temps de le remercier. Elle appuya l\u2019\u00e9cran de sa manche contre le valideur et la nacelle se mit en branle. Dans un morceau de papier coinc\u00e9 entre la tablette qui lui servait \u00e0 prendre ses notes et l\u2019\u00e9tui de protection, elle d\u00e9couvrit trois petites fleurs sauvages aplaties. Elle regardait par la vitre les \u00e9tages d\u00e9filer, la ville changer, devenir claire et lumineuse. Lorsqu\u2019elle franchit enfin le seuil de Gun-2, son district familier avait pris une autre dimension. Dans les rues propres et aseptis\u00e9es, aucune fleur sauvage ne poussait. La nature \u00e9tait parfaitement ordonn\u00e9e, rang\u00e9e dans de longs bacs en pierre le long des murs, aussi froide et rigide que la ville tentaculaire qui s\u2019\u00e9tendait \u00e0 perte de vue. Elle ouvrit l\u2019\u00e9tui et contempla \u00e0 nouveau les trois petites Yasei blanches. 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